Si Tu Continues

Papier peint, texte, 2014
Production : Galerie Octave Cowbell (Metz)

Deux papiers peints recouvrent les murs de motifs reprenant les codes de la cartographie et de la photo aérienne. Un court texte fictionnel est mis à disposition au centre de la galerie.
En occident le paysage est une construction purement culturelle, directement issue de l’invention de la perspective et des représentations apparues à la Renaissance. Ce savoir élaboré au fil des siècles est si profondément ancré qu’il nous semble naturel. Mais le paysage naît des images, pas de la nature.
Si tu continues met en jeu la définition du paysage et son intime relation à nos modes de représentation, de projection et de déplacement sur le territoire.

     C’est une sensation que tu peux éprouver en parcourant, par exemple, une plage du Nord à marée basse. Lorsque la mer s’est retirée assez loin pour que tu n’en perçoives pas nettement le commencement et que l’extrême faiblesse de la pente rend toute transition franche impossible. Chaque étape du parcours vers la mer se fond imperceptiblement dans la suivante. Il est très difficile de s’apercevoir exactement quand l’eau commence à sourdre entre les vaguelettes formées par le sable, de même que tu n’as pas réellement l’impression d’y entrer. Simplement, tu te rends compte à un moment que tes pieds sont immergés mais peut-être le sont-ils déjà depuis longtemps. Plus tard le niveau dépasse tes chevilles mais c’est un état de fait qui pourrait s’avérer parfaitement constant. A vrai dire, chacune de ces transitions est tellement lente qu’à n’importe quel moment l’état dans lequel tu te trouves pourrait bien être le seul possible, le seul qui soit et le seul qui ait jamais été. Si tu ne lèves pas trop les yeux vers l’horizon, si tu ne laisses aucun repère côtier trahir ce sentiment, tu peux alors te prendre à imaginer que la totalité du monde soit cette surface abstraite faite d’une fine pellicule marine sur une masse de sable légèrement mouvant. À ce moment tu sens tes membres parfaitement posés sur le sol. La distance qui te sépare du ciel est immense mais tu l’as apprivoisée. Tu te la représentes exactement. Ta conscience de ton échelle et de celle du monde te paraît pleine, entière.
    Quelque chose d’analogue se produit lorsque tu empruntes une route de montagne et que tu dépasses un défilé rocheux pour voir le suivant se profiler et qu’après celui-là il s’en trouve un autre à franchir, puis encore un à longer, virage après virage. L’étroite courbe sur laquelle tu roules pourrait très bien être l’élément d’un motif qui se répète aussi longtemps qu’il est possible de le concevoir. Plus tard ce petit vertige est encore amplifié alors que tu regagnes la plaine et t’engages sur l’autoroute.
Il n’y a là plus rien d’autre à voir que l’ingénierie à l’œuvre pour optimiser le flux des véhicules. La réalité n’est plus qu’une ligne d’asphalte ornée de mots et de nombres. Pourtant cette réduction du monde à un système à la fois simple et complet te paraît suffisante pour t’y sentir parfaitement à l’aise et la parcourir indéfiniment. Peut-être te dis-tu qu’au moment où tu rejoindras la ville la transition sera plus brutale mais finalement, la longue et molle enfilade de parallélépipèdes et de disques giratoires ne te paraît pas moins infinie que la plage ou la montagne, pas moins dénuée de limite théorique que le confort technocratique de l’autoroute.
*
    Depuis longtemps tu sais regarder autour de toi. Tu sais identifier les points de vue depuis lesquels il sera possible d’accorder une valeur à l’espace qui t’entoure. La somme immense des images faites par d’autres que toi, en d’autres lieux t’a donné l’usage de ce langage commun avec lequel tu décryptes le monde. Tout cela tu le sais mais en marchant sur la plage, en roulant sur l’autoroute ou en traversant la ville tu sais enfin que tu le sais. Ton déplacement donne un sens nouveau à ce que tu traverses. Il te semble que cette continuité soudaine de l’espace peut dispenser tes yeux d’y définir un cadre, d’y construire des lignes de fuites. L’idée du paysage te suffit, tu n’as plus besoin de son image. Et d’ailleurs (tu t’entends presque te faire la remarque) à quoi pourrait bien servir l’image d’un espace continu ? Seul importe ton mouvement sur sa surface. Tu ne prends plus la peine de te souvenir de tel ou tel panorama. Tu enregistres désormais les processus de tes traversées de l’espace et du temps.
    Ton regard se pose sur le réel comme une texture s’applique à une surface. Il étend les motifs de ton époque. L’image qui se forme dans ton esprit n’est plus ponctuelle ni même visuelle. Tu ne regardes plus depuis un point mais tu décris des lignes simultanées. Le tableau formé par ta fenêtre te semble moins complet, moins précis que l’algorithme de ton voyage. Tu cesses de composer des images pour écrire le programme du réel. Tu le regardes et tu le transformes dans le même mouvement. Tu fais partie du paysage.

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